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Guy Debord fut le Christ de l’avant-garde.

Mehdi Belhaj Kacem

Tombeau pour Guy Debord

Published: 11.07.2019

DE EN

Guy Debord fut le Christ de l’avant-garde, immolé sur son idéologie, que plus que quiconque (Tzara, Duchamp, Artaud, l’actionnisme viennois…) il aura poussé à son extrême limite. Il en satura toutes les possibilités et toutes les impasses. Il n’y avait, pour ses prétentions démesurées, ni échec, ni réussite. Son parcours doit être aujourd’hui évalué selon d’autres mensurations : celles qu’à point nommé la disparition des avant-gardes nous laisse en héritage. Pour le dire avec Reiner Schürmann : la vérité est une « conflictualité sans accords ». Et c’est dans les contradictions insurmontables de Guy Debord, lui dont l’obsession existentielle, esthétique et politique aura été celle d’une cohérence sans faille, qu’il faut chercher la vérité qu’il nous laisse en héritage. Guy Debord fut le coureur de fond des impasses de l’avant-garde. C’est à ce titre que son parcours, plus sinueux et complexe que sa radicalité ne le laisse apparaître au premier coup d’œil, revêt un caractère exemplaire de tout ce qu’aura été l’avant-garde. Pour savoir comment les spectres de l’avant-garde ne laissent pas de nous hanter, il faut décortiquer sans relâche le « cas Debord ».

Bourgeois, mais déshérité. Aristocrate dans l’âme, mais alcoolique désœuvré traînant dans des bars miteux, et embrassant la cause d’un prolétariat dont il ne fut qu’une particule « lumpen ». Ne jamais travailler, et pourtant consacrer sa vie à un travail stakhanoviste du négatif, comme personne d’autre à ce point (« j’aurais été un excellent professionnel, mais de quoi ? »). Adepte, comme toutes les avant-gardes et plus loin qu’aucune autre, de la table rase, il fait pourtant du « détournement » l’arme situationniste principale : tout est recyclable. On ne fait qu’avec des restes. Une langue digne des sommets de la prose française du XVIIe (Bossuet, Pascal) ; l’histoire de l’art, de la poésie, réinterprétée à la seule lumière de sa remise en actualité, sinon déclarée périmée ; le cinéma (presque aucune image « originale » dans ses films) ; la bande dessinée (Hegel en patron de troquet miteux).

La langue de Debord, donc. Ni Joyce, ni Artaud, ni Guyotat ne trouvent grâce à ses yeux ; révolutionner la vie quotidienne s’accompagne d’un conservatisme altier s’agissant de la langue. Debord ne touche pas à la prose (au sens où Mallarmé, au sujet du « cas Hugo », dira : « on a touché au vers », que Mallarmé se chargera d’atomiser sans retour). La destruction fut sa Béatrice, et pourtant l’innovation situationniste, plus radicale que celle d’aucune autre avant-garde, fut de « construire des situations » : tout l’art contemporain ou presque est devenu situationniste.

Il ne suffit pas de dire que le « détournement » est devenu l’arme favorite du publicitaire, du comique télévisé, ou de « l’artiste contemporain » cynique. Que ce soit de ce paradoxe redoutable que Debord soit, entre beaucoup d’autres paradoxes, mort, ce n’est pas douteux. Ce que les situationnistes appelaient, dans leur sabir : « récupération ». La récupération est une « ruse hégélienne » de l’Histoire, une double négation : elle est un détournement du détournement, la façon qu’a le système de « récupérer », en effet, toutes les procédures avant-gardistes pour l’écoulement de la marchandise, forme unique de la Relation sociale contemporaine, que toutes les avant-gardes combattirent sans relâche.

Le nouveau ne peut advenir qu’en détruisant le passé. Tel était le dogme avant-gardiste, tant esthétique que politique (ne jamais oublier que c’est Lénine et non Dada qui met à l’honneur ce concept directeur du XXe siècle). « Dépasser l’art » fut le mot d’ordre du jeune Debord, jusqu’à la fin de ses jours : l’oxymore d’un art qui supprimerait l’art sans en rien conserver. L’impasse était patente, qui est celle de toutes les avant-gardes. Il n’en demeure pas moins que dans leur belle inconscience somnambulique, l’échec des avant-gardes est leur réussite même : les procédures innombrables qu’elles nous laissent en héritage. Comme l’écrit Serge Daney : « Seul celui qui a buté assez tôt sur la violence formelle finira par savoir – mais il y faut une vie, la sienne – en quoi cette violence, aussi, a un « fond ». (…) La forme est désir, le fond n’est que la toile quand nous n’y sommes plus. »

Nous héritons de toutes les formes créées par les avant-gardes au XXe siècle, et nous en faisons « démocratiquement » usage (au sens d’Agamben). Plus de dépassement de quoi que ce soit, mais des agencements de procédures ayant été vérifiées et exténuées au XXe siècle, par les avant-gardes. Nous tournons en rond dans la nuit du capital et de l’éco-suicide annoncé, et sommes consumés par le feu de l’information (la prise d’images « en direct » généralisée de l’art, comme petits et grands récits « en temps réel »). Il n’en demeure pas moins que ces formes (détournement, occupation, codification, etc.) peuvent être, en tel ou tel lieu précis, réappropriées en vue d’un usage non marchand.

Ceci d’un côté. Mais, de l’autre, la résultat des « dépassements » en tous sens des plus grandes avant-gardes (« vous pouvez laissez vieillir n’importe quoi un siècle ou deux, ça deviendra beau », disait avec son génial cynisme habituel Duchamp), c’est le suivant : le passé censément dépassé persiste, sous forme de déchetterie géante ; et « l’innovateur radical » n’a plus rien d’autre à faire (le Debord « seconde période », par exemple ; le Duchamp du « grand verre » ; Anselm Kiefer ; etc.) que de ramasser, tel un clochard, les restes (« je devrai faire un assez grand usage des citations »), pour se fabriquer un environnement habitable.

En sorte que les Vies et les Morts des avant-gardes se seront rétroactivement trouvées point à point synchrones avec la prise de conscience du suicide écologique, désormais toujours en instance si nous ne changeons pas radicalement de manière d’habiter la Terre. J’ai toujours été intrigué par l’incongruité du titre donné par Debord au livre intitulé : Ordures et décombres déballés à la sortie du film In Girum Nocte et consumimur igni. Il s’agit d’un simple recueil des articles ayant soit encensé soit « descendu » l’avant-dernier film signé par Debord (le dernier sera, on s’en souvient, Guy Debord, son art et son temps). Je trouvais ce titre maladroit, sonnant incongrûment. Aujourd’hui, la réponse s’impose d’elle-même : Debord voyait la paille dans l’œil du voisin, mais pas la poutre dans le sien. Il ne voyait pas que, pour développer son « art » anti-artistique (ou « désartifiant », comme dit Lacoue-Labarthe traduisant Adorno), il lui aura fallu lui-même faire avec les ordures (la prose classique, l’art marchand (cinéma et B.D.), l’argent…) et les décombres (le vieux Paris, le vieux vin, les vieilles mœurs hétéro-machistes…). Mai 68 a tout détruit des valeurs anciennes : je, Guy Debord, n’ai plus qu’à m’en réjouir et le déplorer à la fois : double bind qui, comme tout double bind, ne peut mener qu’à la psychose, ou à la mort. Qui veut tout détruire du monde ancien se retrouve effectivement dans un champ de ruines (qui n’est autre, désormais, que celui du monde en son ensemble) ; et se voit condamné à rebâtir, non pas sur ces ruines-là, comme l’espéra toute avant-garde depuis Lénine et Dada, mais avec ces ruines-là. D’où la préoccupation quasi exclusive du dernier Debord pour les problèmes écologiques. Lucidité forclose.

Au fond, l’avant-garde se retrouve dans la même situation époquale que le savoir. Aucun physicien n’est en mesure de connaître l’état où se trouve la physique quantique en son ensemble. Aucun mathématicien n’est capable de dire précisément le stade où en est sa discipline. L’idée d’encyclopédie (voir l’entretien avec Sollers) est morte avec la fin du XVIIIe siècle en France, et avec Hegel en Allemagne (le « savoir absolu »). L’histoire du cinéma a été faite (Godard, Daney) au moment où elle devenait impossible à faire. La peinture « revient », mais sans mensuration normative qui dirait au peintre qu’en 2019, il doit utiliser telle technique plutôt que telle autre (comme à l’époque des impressionnistes, ou du cubisme). Or, l’avant-garde, ce fut la prétention « exorbitante » à un savoir historique de l’art qui prescrirait avec l’exactitude d’un prompteur ce qu’il fallait faire ici et maintenant. Sur ce point comme sur tant d’autres, c’est cette péremption du schème (au sens kantien) avant-gardiste qui donne, paradoxalement, la préemption à un Debord, qui est allé le plus loin dans l’expérimentation du schème dominant du XXe siècle esthético-politique, comme le romantisme fut le schème esthético-politique dominant du XIXe.

Plus d’histoire de l’art (seul gage de la légitimité actuelle d’une activité avant-gardiste), parce que les avant-gardes n’ont que trop réussi (ce qui peut arriver de mieux à une avant-garde, dit Debord, c’est « d’avoir fait son temps », littéralement et en tous sens). Plus d’histoire, parce que les avant-gardes ont produit des formes novatrices à la queue-leu-leu, sans pouvoir nous transmettre les contenus qu’elles véhiculaient (et c’est ce qu’on a appelé, assez pertinemment, le « postmoderne »). Toutes les tendances frayées par le XXe siècle, de l’installationnisme rousseauiste (Beuys : tout le monde est artiste ; Pommereulle ; Filliou ; etc.) à la performance (actionnisme généralisé), du dadaïsme (par exemple dans sa version popularisée, le punk) au simulationnisme (bien au-delà de ses tenants-lieu, Sherman ou Koons), de la peinture abstraite à l’appropriationnisme, et ainsi de suite quasi à l’infini, toutes les tendances coexistent désormais « démocratiquement », dans une disponibilité formelle si on veut extatique (nous sommes tous des enfants gâtés qui s’ignorent). Et non seulement coexistent, mais collaborent et interagissent de manière plus ou moins ample (c’est ce que Baudrillard appelait bellement le « délit d’initiés » de l’art contemporain). Ce que Bourriaud a impeccablement diagnostiqué : « l’esthétique relationnelle ».

Là encore, double bind de Debord (un livre s’appela « L’amère victoire du situationnisme ») : citant Arthur Cravan, il déplorait que dans la rue on ne rencontrerait bientôt plus que des artistes (et, ajoutons : des artistes d’eux-mêmes), mais qu’on serait bien en peine de rencontrer un seul être humain. Or, c’est bien ce que les avant-gardes, Debord et les situs au premier chef, ont voulu : que chacun soit l’artiste de sa propre existence. Autrement dit : nous avons hérité de toutes les formes possibles des avant-gardes (c’est ça les « spectres »), et nous les investissons des contenus que nous voulons.

Un penseur à la mode a maintenu dans les médias qu’il ne donnait pas cher des chances de la « transgression » à l’époque où nous vivons. Manière comme une autre d’entériner l’enterrement des avant-gardes. Le diagnostic semble de bon sens. Mais regardons-y à deux fois, au moment où en France les « gilets jaunes » nous mettent en face d’un « situationnisme populaire » inouï. Ils nous prouvent, de manière très indirecte mais implacable, que le cadavre du schème avant-gardiste non seulement bouge encore, mais se porte très bien : les formes avant-gardistes peuvent être investies par la vanité de la marchandise (et c’est le « spotmoderne ») ; elles sont aussi susceptibles, dans le monde de l’art comme dans l’agora politique contemporaine, de contenus neufs, contestataires, subversifs, à point nommé transgressifs.

Dans la seule sphère de la production artistique contemporaine, des galeries et musées modernes, au cinéma et au théâtre, aucune tendance ne peut plus prétendre, comme au XXe siècle, avoir « dépassé » toutes les autres (comme le prétendirent d’eux-mêmes les situs et Debord avec plus de morgue, à meilleur droit que le gros de la concurrence). C’est-à-dire donc : les formes inventées par les avant-gardes, comme vidées de leur contenu chaque fois singulier (Tzara ne vise pas la même chose que Braque, Artaud n’a pas la même conception de la Révolution qu’Isou, Malevitch n’assigne pas son art à la même fonction qu’Eisenstein qui ne voit pas les choses de la même façon que Maïakovski, etc.).

Alors, mais alors seulement, l’histoire tout entière des avant-gardes s’avère n’avoir pas été un pur et simple échec, bien au contraire. Car, sur l’entrefaite de l’immense théâtre des opérations destructionnistes (« destructionnisme » est l’une des rares avant-gardes, étrangement, à n’avoir jamais vu le jour), des formes innombrables sont apparues, qui nous permettent de réhabiter le monde, voire, ici ou là, de le réenchanter.

Ce n’est donc qu’en apparence qu’il y est allé d’un « deuil des avant-gardes ». Car il peut y avoir des deuils réussis. Car que ces formes se soient vidées de leur contenu, c’est une loi quasi « biologique » des formalismes artistiques tout au long de leur histoire. (Dans le cas des avant-gardes : contenu presque toujours « révolutionnaire »). Cela n’empêche aucunement nos contemporains et nous-mêmes d’investir ces formes de contenus entièrement neufs, et plus souvent qu’à leur tour singuliers. Nous sommes tous, à ce titre, des « récupérateurs ». Les « gilets jaunes », et déjà les participants au mouvement « Occupy Wall Street », ne se contentent pas, à la Lyotard, d’investir, comme nous le faisons tous, ces formes spectrales de « petits récits ». Ils montrent que ces formes peuvent aussi devenir un « grand récit » collectif, celui qui s’érige contre la surenchère suicidaire du Capital et de « l’appropriationnisme » marchand. On peut donc investir ces formes de ce que bon nous semble. On peut y mettre l’éloge cynique du Capital, de la marchandise et de la « peoplisation » ou de la « reality-tvsation » généralisée de nos vies (ce qu’un critique d’art français, Éric Troncy, a appelé le « realytisme »). On peut y mettre son histoire intime, ou un message contestataire, ou le récit d’un crime parfait : absolument ce qu’on veut. Il y va donc de ce qu’on appelait un sujet (et, ajoutons-nous en recopiant Schürmann, d’un sujet fondamentalement anarchique). Simplement, plus aucun de ces gestes ne peut avoir la prétention (« démesurée », disait donc Debord, lucide quant au dérisoire de sa propre mégalomanie) de coiffer la concurrence au poteau (c’est-à-dire généralement au pilori : les fameuses « poubelles de l’Histoire » où les avant-gardes se jetaient les unes les autres à qui mieux-mieux, sont la seule chose qui se porte aujourd’hui très bien. La preuve : tout le monde s’y sert.)

Revenons, sur ces entrefaites, au mouvement des « gilets jaunes », le mouvement social le plus significatif à avoir surgi depuis mai 68. Ceux-ci investissent toutes les formes historiquement recensées de contestation pour les investir de contenus disparates, qui vont de la Révolution à la xénophobie, de la revendication la plus égotique au plaidoyer le plus altruiste, de l’augmentation du pouvoir d’achat au court-circuitage de la collusion systématique du personnel politique et des banques, de la haine des femmes et des homos à la demande d’une démocratie directe : peu importe en soi ici. Ce que nous devons enregistrer, c’est comment tout un peuple s’est réapproprié, qu’il le sache ou pas, toutes les procédures avant-gardiste : l’occupation (et donc l’installation) et l’actionnisme (un boxeur use son art pour démolir du CRS), l’agit-prop et la performance, le détournement et la mise en boîte, etc.


Fin de l’héroïsme transgressif ? Que dire alors de la sexualité ? Que dire de cette Égyptienne qui défèque sur le drapeau de Daech et se photographie, ou de cette Tunisienne qui poste sa propre photo seins nus sur les réseaux sociaux ? L’homosexualité est acceptée à peu près dans nos pays occidentaux, il n’en demeure pas moins que dans bien des pays on se fait emprisonner, torturer et assassiner pour ça (« c’est au nom de la Nature, fantasme normatif de tout un âge, qu’on brûle les sodomites au Moyen-Âge », écrit Schürmann) ; et qu’à l’intérieur même de nos démocraties libérales, le taux de suicide d’un adolescent homosexuel est quatre fois supérieur à celui d’un garçon ou d’une fille « hétéros ». Que dire des masochistes ? Que dire des femmes pauvres à la sexualité trop libre ? Que dire de la bisexualité masculine, beaucoup moins « naturellement » acceptée que la bisexualité féminine ? Comment statuer moralement et législativement sur la zoophilie et la pédophilie ? Questions elles-mêmes disparates, mais qui prouvent non seulement que la question du jeu transgressif/législatif, tel que constamment relancé par les avant-gardes, n’a rien de périmé, mais encore qu’il a les plus « beaux » jours devant lui.

C’est-à-dire aussi bien un jeu de la loi du talion, où qui revendique ouvertement sa sexualité peut s’attendre une fois sur deux à se faire lyncher. La vérité est sous ce rapport très simple : même dans nos « démocraties » « libérales », la sexualité n’est pas moins grevée de tabous qu’auparavant. Si l’on reconsidère la chose sous le lorgnon du « cas Debord », il est facile de faire ses choux gras de sa sexualité machiste et malsaine, et d’expliquer, de façon « people », que bien des scissions de l’Internationale Situationniste avaient pour soubassement des enjeux sexuels pas jolis-jolis (Debord comme « chef freudien de la horde », voulant consommer toutes les compagnes de ses compagnons de route) : ça demeure un petit bout du lorgnon. Personne ne peut tout faire, nous devons agir ensemble ou rien (« esthétique relationnelle »), et telle fut l’une des illusions « wagnériennes » de l’avant-garde. Gare, cependant, à ne pas jeter le bébé post-postmoderne avec l’eau du bain : c’est l’arroseur qui finira arrosé plus souvent qu’à son tour. Le jeu transgressif (« The most dangerous game », dit une admirable exposition consacrée aux situationnistes à Berlin) n’est pas mort avec les avant-gardes : il n’a fait que commencer avec elles. Les avant-gardes sont précisément mortes pour que nous puissions tous le jouer : et c’est ce que les « gilets jaunes », plus ou moins consciemment, ont « compris ».

Toutes les possibilités esthétiques ont été épuisées par les avant-gardes. Il n’y a aucune mélancolie (« postmoderne ») à nourrir vis-à-vis de cet état de fait. Car les avant-gardes, comme c’était leur fonction (contresens de Lénine là-dessus), ont « fondu » dans l’assaut en première ligne, pour inventer des formes esthétiques innombrables qu’elles lèguent, désormais, à chacun d’entre nous : à ce qu’il faut oser appeler : le peuple. Comme d’habitude, la passation de l’art au politique va avoir lieu, a déjà lieu (Occupy Wall Street, Gilets Jaunes).

L’histoire des avant-gardes, comme celle du romantisme avant elles, est donc l’histoire d’un héroïsme, d’héroïsmes au pluriel, c’est-à-dire au singulier : à chaque fois, tel artiste ou groupe d’artistes (j’ai envie d’écrire équipe) « fonce dans le tas » des convenances sociales (« bourgeoises », disait-on naguère à bon droit), pour mettre en cause les convenances soudant l’état de choses existant (les « mots de la tribu », disait Mallarmé ; les Lois), et inventer au passage une forme d’agression de ces convenances. Ces formes sont désormais destinées à l’usage commun (le « faire usage » d’Agamben).


Toute esthétique implique une politique. Debord l’aura « su » mieux que quiconque au XXe siècle. C’est-à-dire qu’il en aura éprouvé la vérité aveuglément, tel un Œdipe illuminé et somnambule. Les avant-gardes, ce fut l’héroïsme de la Transgression prenant le relais des gestes de Sade et de Rimbaud, de Baudelaire et de Lautréamont.


L’héroïsme transgressif, au XXIe siècle, sera désormais partout. L’héroïsme transgressif des avant-gardes aura consisté à éprouver la Loi à sa limite. Le mouvement des « gilets jaunes », démocratisation absolue des intuitions situationnistes, marque ses points décisifs stratégiques ainsi.

Nous sommes donc tous devenus situationnistes. Debord est mort. Vive Debord.

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Mehdi Belhaj Kacem

Mehdi Belhaj Kacem

is a Tunisian-French author and philosopher. He wrote his first novel Cancer at the age of 20. Before the appearance of his second novel, 1993, he turned his attention to philosophy, and in recent years has published numerous controversial essays, most recently Dieu : La mémoire, la techno- science et le Mal (2017), Artaud et la théorie du complot (2015). He and Jean-Luc Nancy are the editors of new the DIAPHANES series ANARCHIES.